Déterminants sociaux de la santé et réduction des méfaits

Nous étant familiarisés avec certains termes en usage dans les communautés trans, nous pouvons maintenant nous pencher sur les divers modèles utilisés pour comprendre la santé. Les discussions portant sur les personnes trans dans le discours médical, universitaire et médiatique sont trop souvent confinées aux aspects physiques de la transition, c’est-à-dire l’hormonothérapie et les interventions chirurgicales. L’identité et le corps d’une personne trans, sa vie et son quotidien sont ainsi perçus et compris en fonction du statut de ses organes génitaux. Ce type de cadre obscurcit comment certains facteurs sociaux et certaines directives institutionnelles contribuent à rendre très difficile la vie quotidienne des personnes trans.

Plusieurs professionnels aidants considèrent plutôt la santé trans d’un point de vue holistique, appliquant un modèle de réduction des méfaits qui tient compte des facteurs socio-économiques, des aspects institutionnels qui rendent les services de base inaccessibles aux personnes trans. Cette approche nous permet de concevoir comment les inégalités sociales comme le racisme, la pauvreté, la discrimination envers les personnes handicapées, l’isolement social, les traumatismes vécus, pour n’en nommer que quelques-unes, peuvent affecter les personnes trans et avoir un impact sur leur accès aux soins de santé et aux services sociaux. Ces inégalités nuisent non seulement à la capacité d’un individu à trouver de l’information précise concernant les chirurgies et l’hormonothérapie, mais elles ont aussi des incidences majeures sur ses capacités émotionnelle et financière à assumer les coûts liés à la transition.

Prenons, à titre d’exemple, le cas de la pauvreté. Elle touche un nombre disproportionné de personnes trans. En examinant de manière critique les divers facteurs responsables de l’extrême pauvreté des personnes trans, vous serez en mesure, en tant que prestataire de services, de mieux promouvoir les droits et intérêts de vos usagers ou patients.

 Nous vous présentons un bref survol des facteurs responsables de la pauvreté chez les personnes trans.

  • Difficultés à trouver et conserver un emploi

Une personne trans peut être victime de discrimination parce qu’elle demande à être désignée par un nom qui diffère de celui apparaissant sur ses pièces d’identité ou parce qu’elle n’est pas toujours perçue en fonction du sexe qu’elle a choisi. Présenter des pièces d’identité, fournir des relevés de notes, des diplômes ou références obligent les personnes trans à divulguer à un peu n’importe qui le fait qu’ils ont entrepris une démarche pour changer de sexe. Par conséquent, beaucoup s’abstiennent de postuler pour des emplois ou, s’ils le font, voient leurs chances de succès dramatiquement réduites.

  • Perte de soutien familial et communautaire

Une personne peut perdre le soutien de sa famille et de ses amis lorsque ces derniers apprennent qu’elle est trans. Elle peut être mise à la porte du foyer familial, déshéritée, rejetée et perdre tout soutien financier auparavant disponible. La sévérité d’une telle perte peut conduire la personne vers la dépression et ainsi interférer avec sa capacité à travailler.

  • Normes de soins

Les normes de soins établies par la WPATH imposent d’importantes restrictions quant à qui peut — ou qui ne peut pas — avoir accès à l’hormonothérapie et aux interventions chirurgicales. Une personne transsexuelle est tenue de participer, si elle désire une intervention chirurgicale, à un suivi thérapeutique prolongé, coûteux, et non couvert par le Régime d’assurance-maladie du Québec. Beaucoup de professionnels n’offrent leurs services qu’à des coûts exorbitants, sans aucune échelle mobile de tarifs adaptés en fonction du revenu.

  • Coûts élevés des chirurgies et autres procédures

Bien qu’au Québec, plusieurs chirurgies spécifiquement trans soient couvertes par le régime provincial d’assurance-maladie, les frais exigés par les professionnels en santé mentale pour une lettre d’évaluation sont souvent prohibitifs. De plus, ces chirurgies ne sont couvertes que pour les résidents du Québec ayant obtenu leur statut de citoyenneté permanente, ce qui oblige un grand nombre de non-résidents à économiser pendant des années pour accéder aux chirurgies.

  • Autres obstacles systémiques

Certaines personnes trans utilisent au travail un nom différent de leur nom légal. Elles peuvent avoir de la difficulté à encaisser des chèques personnels libellés à leur nom choisi, ou même à leur nom légal. Le risque de voir son identité personnelle révélée à tout un chacun peut être extrêmement stressant. D’autres ne peuvent accéder aux services en raison de leur situation géographique, en raison du coût des frais de transport ou encore des frais de garderie. Dans de tels cas, il est possible d’aider une personne trans en la rencontrant à son domicile ou en planifiant les rendez-vous de manière à maximiser la pertinence de son déplacement dans votre secteur.

En lisant ce guide, nous vous prions de garder à l’esprit les divers facteurs socio-économiques qui limitent l’accès des personnes trans à des services essentiels. Examinez, par exemple, comment les politiques sur l’immigration peuvent limiter l’accès aux soins de santé et aux services sociaux… Imaginez à quel point le changement de ses documents légaux afin qu’ils correspondent à son identité sexuelle peut générer l’espace dont a besoin une personne trans pour naviguer le monde en sécurité… Rappelez-vous que, trop souvent, les personnes trans se voient refuser l’accès aux établissements séparés par genre comme les centres d’accueil et les centres de traitement pour l’alcoolisme et la toxicomanie.

Loin d’être complète, cette information ne représente qu’un point de départ à partir duquel il est possible d’envisager la dure réalité à laquelle sont confrontées les personnes trans tous les jours. En tant que fournisseur de services, vous pouvez promouvoir les droits et intérêts de vos patients et usagers en identifiant les obstacles systémiques qui existent et qui les empêchent d’accéder aux services dont ils ont besoin.

Réduction des méfaits

La réduction des méfaits est un cadre philosophique qui a été développé par des intervenants gravitant autour de la problématique du VIH/sida et d’autres problèmes liés à la santé chez les utilisateurs de drogues intraveineuses. Cette approche vise à réduire les méfaits associés à des activités à risque, sans pour autant pathologiser ou criminaliser ceux et celles qui s’engagent dans ces activités. Le travail de réduction des méfaits fournit des ressources et des alternatives aux utilisateurs de drogues pour réduire les risques encourus, sans toutefois tenter de les forcer à cesser leurs activités. Par exemple, on distribue des aiguilles stériles pour restreindre les possibilités de réutilisation et de partage d’aiguilles souillées. Dans cette optique, on considère les utilisateurs de drogues comme les principaux agents capables de diminuer les risques dans leur vie. On les habilite à prendre leurs propres décisions et on leur offre des services non coercitifs et exempts de jugement.

Le modèle de réduction des méfaits a aujourd’hui gagné la faveur d’un nombre important de fournisseurs de services sociaux et de soins de santé œuvrant dans des contextes très diversifiés. Dans son sens large, travailler dans une optique de réduction des méfaits nous incite à comprendre comment les inégalités sociales constituent des barrières empêchant l’accès aux services et à un soutien exempt de jugement. Un professionnel de la santé ou travailleur social qui travaille dans un tel cadre accompagne son patient ou son client dans sa démarche en lui proposant des ressources pertinentes et en respectant ses besoins, ses choix, et ses limites.

Offrir à une clientèle trans des services sociaux et des soins de santé selon une approche de réduction des méfaits signifie que l’on doit :

  • Élargir les options quant au processus d’accès à l’hormonothérapie. Vous pouvez utiliser un formulaire de consentement préalable aux soins, lequel reconnaît que votre patient est la personne la plus apte à prendre des décisions concernant son corps et sa vie;
  •  Reconnaître que les personnes trans se procurent des hormones de diverses façons y compris, souvent, sur le marché noir. En tant que professionnel de la santé, vous pouvez respecter ce choix et fournir à votre patient soutien et ressources concernant l’utilisation d’hormones achetées sur le marché noir;
  • Faciliter l’accès aux soins de santé et aux services sociaux aux personnes trans qui sont sans papiers ou dont le statut au Canada est précaire;
  • Informer les personnes trans des risques et effets secondaires associés à l’hormonothérapie et aux chirurgies de réassignation de sexe afin qu’elles puissent prendre des décisions éclairées concernant leur santé;
  • S’assurer que des personnes représentant un large éventail identitaire sont consultées sur une base régulière concernant les programmes et politiques créés pour répondre à leurs besoins;
  • Expliquer clairement la manière sécuritaire de se procurer, d’utiliser et de disposer des seringues à injection intraveineuse et intramusculaire;
  • Expliquer la façon sécuritaire de s’injecter soi-même des hormones;
  • Concevoir et diffuser des ressources sur la consommation de drogues et la réduction des méfaits;
  • Consulter ses collègues pour repérer des spécialistes — gynécologues, endocrinologues, psychiatres, chirurgiens, etc. — aptes à fournir des soins à vos patients trans;
  • Reconnaître que le travail du sexe constitue une forme d’emploi pour plusieurs. Vous pouvez respecter ce choix et vous informer quant aux besoins particuliers des travailleurs et travailleuses du sexe trans et leur offrir des ressources et un soutien appropriés.